Manipulations précoces du poulain

Avant la mise bas, la jument, comme beaucoup de mammifères, s’isole. Pour un cheval, quitter le troupeau, c’est craindre l’attaque d’un prédateur. Cependant, l’instinct qui pousse la jument à être seule pour mettre bas est plus fort que son instinct de survie. Nous pouvons en déduire sans trop d’erreurs que le besoin d’être seule avec son nouveau-né lors des premiers rites après la mise bas est donc essentiel.

 

“L’imprégnation est un processus pratiquement irréversible, qui se produit au cours d’une période critique précoce extrêmement brève” – Thinès

 

Lors de ses premières heures de vie, le jeune animal va créer un lien spirituel unique avec sa mère, assurant sa sécurité durant le début de sa vie. Il va également, par le biais de cette dernière, s’attacher à sa propre espèce et acquérir la connaissance inconsciente de ses moeurs. C’est ainsi qu’un chiot sait qu’il est un chien par exemple. Ce phénomène s’appelle l’imprégnation. “On peut supposer (qu’elle) constitue, d’une certaine façon, un mécanisme de sécurité garantissant l’appartenance instinctive et sociale au groupe spécifique, étant donné que, dans les circonstances naturelles, les parents et les congénères sont toujours les individus rencontrés en premier lieu.” – Thinès

 

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Naissance dans la bienveillance, à l’élevage du Brisant

 

C’est un phénomène d’une importance capitale dans la vie de tout animal, qui influencera grandement l’individu. Cependant, dans le cas du cheval, certains dresseurs ou comportementalistes ont mis au point une méthode faisant barrage à cet échange entre mère et progéniture.

 

La méthode Miller, ou “imprégnation comportementale”

L’imprégnation comportementale du poulain est une pratique mise au point par un vétérinaire allemand, le Dr. Miller, qui s’est lui-même inspiré des travaux d’un éthologue nommé Konrad Lorenz. Son but est de rendre le cheval confiant et respectueux en suivant une certaine méthodologie.

Julie Genet, auteure d’une thèse sur le comportement du poulain au sevrage, explique : “Miller suggère que le poulain nouveau-né peut former des liens puissants et durables non seulement avec sa mère mais aussi avec les personnes qui l’entourent au cours des premières heures de sa naissance. De plus, il serait alors capable d’apprendre et de retenir plus facilement les informations qu’il reçoit (…)”.

 

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Le lien entre mère et petit est puissant. Dans l’imprégnation de Miller, l’humain tente officieusement de prendre la place de la mère.

 

Lors de l’imprégnation, l’humain va faire, à la place de la mère, la toilette du poulain nouveau-né. Il désensibilise ensuite le poulain au toucher et à des objets auquel l’animal aura affaire en grandissant. Le poulain doit rester au sol. Il ne peut donc absorber le colostrum dont il a besoin durant toute cette période, qui dure environ une heure.

Par la suite, un licol est enfilé au poulain, toujours dans l’heure suivant sa naissance. L’humain lui prend également les pieds et l’habitue à recevoir des pressions à l’endroit de la selle.

 

“ (…) On peut cependant émettre plusieurs réserves à cette méthode. En premier lieu les manipulations sont très intensives et parfois invasives ; la précocité des interventions peut perturber le lien jeune-mère.” – Julie Genet

 

Cette méthode fait des adeptes au sein de la communauté des “chuchoteurs”. C’est malheureusement une méthode dévastatrice pour le mental du poulain. L’homme prend complètement possession du nouveau-né, dans une position de prédateur face à une proie qui ne peut se défendre. Il est ainsi brisé dès ses premières heures de vie. Quant à la mère, sa place est plus ou moins niée. Elle est rarement mentionnée, sauf pour dire parfois qu’elle peut avoir le droit de sentir son poulain ou que le dresseur doit faire attention car elle pourrait tenter de défendre sa progéniture.

 

L’imprégnation, vaine et dangereuse

En plus d’être dangereusement proche de la torture mentale, cette méthode est inefficace.

« Il apparaît clairement que les poulains manipulés à la naissance sont plus distants avec l’homme que des poulains non manipulés et que cette méfiance perdure jusqu’à au moins 6 mois. La relation mère/jeune est aussi perturbée : les poulains restent très collés à leur mère et s’émancipent peu, leur réaction au sevrage est plus forte et ils expriment plus d’agressivité envers les autres jeunes du groupe : morsures, menaces.» – Séverine Henry

 

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Laisser le poulain grandir et évoluer au sein d’individus de sa propre espèce, c’est assurer sa stabilité mentale et émotionnelle.

 

Lorsque l’humain prend le rôle de sa mère, le poulain s’imprègne de ce dernier, c’est à dire qu’il va intégrer l’humain comme son parent. Ainsi, il risque donc de se prendre pour un humain plus que pour un cheval. Et vous n’avez pas envie qu’un animal de 500kg qui partage votre vie se mette à fonctionner comme un humain. Buck Brannaman montre ici un bon exemple d’un entier ayant été élevé au biberon. Il est devenu plus proche du prédateur que de la proie.

 

Remplacer la mère : un combat perdu d’avance

En plus de poser problème dans sa relation avec l’humain, le cheval élevé par l’humain (qu’il ait été imprégné ou qu’il ait perdu sa mère) risque fortement d’avoir des problèmes dans ses relations avec les autres chevaux, son espèce de référence étant l’espèce humaine. De l’isolement à l’agressivité, certains chevaux se réadaptent, d’autres pas, suivant leur parcours.

Dans les meilleurs cas, le cheval reste sympathique et manipulable, bien que bien qu’envahissant et souvent peu évident à gérer. Dans les pires, il se transforme en prédateur.

 

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Imprégner un cheval, c’est lui faire courir le risque de ne pas s’adapter socialement aux autres membres de son espèces. Ici, Colt, étalon du Brisant, a des contacts sociaux normaux et bienveillants avec ses congénères.

 

Laisser du temps au temps

En règle générale et même sans parler d’imprégnation, l’humain se met trop souvent entre la mère et le poulain lors de la naissance. Surveillance postnatale envahissante, aide à l’accouchement, aide à se lever sont autant d’invasions qui pourraient souvent être évitées. Il est dur de ne rien faire lorsque le poulain peine à se lever et que l’horloge tourne. La culpabilité prend le pas quand se dit qu’on aurait juste à le soulever pour qu’il se mette sur ses pieds. Mais ce n’est pas notre rôle. Il faut apprendre à s’effacer lorsqu’on est de trop et à respecter ce que l’on de doit pas contrôler.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut jamais lever le petit doigt et supprimer toute surveillance; il faut simplement réfléchir à la véritable utilité de nos actes et se retenir d’intervenir lorsque ce n’est pas nécessaire.

Par la suite également, l’Homme a tendance à s’imposer trop vite dans la vie du poulain. Mais ce dernier n’apprendra jamais aussi bien les codes sociaux qu’auprès de sa mère et de son troupeau. Laisser au poulain le temps de grandir auprès de ses pairs, c’est s’assurer de lui donner un bon départ dans la vie et un mental sain. Pour ce qui est du dressage, on aura des années pour lui mettre le licol, lui apprendre à donner les pieds, puis lui apprendre à ne pas avoir peur de ce qu’il a sur le dos.

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A cet âge là, un poulain doit être pris pour ce qu’il est: un bébé. Il est trop tôt pour lui imposer quoi que ce soit.

 

On ne tente pas d’enseigner l’écriture à un enfant de 6 mois, pourquoi dresserait-on un poulain quelques semaines à porter un licol? Ou à un jeune de 5 mois à porter une bardette? Le décalage entre l’âge et la performance demandée est le même. A cet âge là, le poulain apprend de sa mère par imitation, il apprend à se comporter correctement avec le troupeau, il prend encore conscience de son corps. L’humain n’a pas à intervenir à ce stade ; il peut juste se présenter à la mère et au jeune poulain et laisser ce dernier s’habituer à sa présence, le laissant seul décisionnaire de la vitesse à laquelle il viendra vers l’Homme.

 


Merci à Marion Le Tertre, de l’élevage du Brisant, de m’avoir laissé illustrer l’article avec ses photo.

Ouvrages et liens :

  1. Georges Thinès, Psychologie des animaux, Charles Dessart, 1966, aperçu books
  2. Julie Genet, thèse : Le comportement du poulain au sevrage : étude bibliographique et approche de terrain, 2005
  3. Nathalie Blanc, Toucher, émotion : quels impact ont les manipulations à la naissance ?, Science Ouest, 2011

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Alain Dubé dit :

    ils y en a bcp qui devraient lire cet article merci et voila la nature fais son oeuvre

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  2. Petit pas dit :

    Bel article ! C’est vrai que la méthode Miller présente beaucoup d’avantages, mais il faut également faire attention à la réaction de la mère qui cherche à protéger son poulain.

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    1. colinegvd dit :

      L’article explique justement en quoi la méthode Miller devrait être bannie des habitudes des naisseurs …

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