Pour un anthropomorphisme conditionné

« L’anthropomorphisme est l’attribution de caractéristiques comportementales ou morphologiques humaines à d’autres entités comme des animaux, des objets, des phénomènes, voire des idées. »
Dictionnaire Web

 

Dans le jargon cavalier, l’anthropomorphisme consiste plus précisément à donner à l’équidé des caractéristiques propres à l’humain, le cavalier projetant sa façon d’appréhender le monde sur sa monture. On pense par exemple au cavalier satisfait de voir son cheval en box et couvert lorsqu’il fait froid car lui même, en tant qu’humain c’est ce qu’il préférerait.

On parle beaucoup d’anthropomorphisme dans l’équitation et dans la relation humain-équin en général. Accorder à son cheval les mêmes attributs que les humains serait plutôt une attitude à éviter. Le cheval doit, à raison, être vu comme un cheval, sans aucune ambiguïté, afin que l’Homme s’adapte à sa vision du monde et à ses besoins.

Ainsi, on évite les amalgames bien connus des férus de centres équestres, du type “ton cheval se paie ta tête!” ou encore “il se venge de la dernière fois !”. Maintenant, c’est bien rentré dans le crâne des cavaliers (ou pas …): non, le cheval ne se fiche pas de vous ni ne se venge : il indique juste qu’il y a un problème. Non pas dans le passé mais dans l’instant présent. Il dit “j’ai mal”, ou “j’ai peur”, ou encore “je n’ai pas compris”.

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La vague du horsemanship et l’accessibilité des recherches éthologiques ont eu l’avantage de mettre un stop à l’anthropomorphisme et de rappeler au cavaliers prêts à l’entendre les besoins profonds du cheval. Le cheval n’est notamment pas fait pour l’enfermement.

 

Pour autant, je pense que la peur de l’anthropomorphisme qui caractérise l’équitation aujourd’hui peut s’avérer dangereuse. Il évidemment est souhaitable de différencier clairement l’humain et l’équin et de se souvenir que ce qui convient à l’un peut ne pas convenir à l’autre ; cependant, les dérives nous font aller dans l’autre extrême.

Pour poursuivre l’exemple du canasson rancunier, on vous répondra : “votre cheval ne se venge pas, car il n’a pas les facultés cognitives pour le faire”. C’est véridique, ça sort d’une méthode éthomagique dont je tairais le nom, mais que vous connaissez tous. (update : ça date de quelques années, ils ont un peu arrangé la sauce aujourd’hui). Autant traiter le cheval de grosse bête stupide : comment aurait-il pu survivre jusqu’à aujourd’hui s’il était incapable d’agir aujourd’hui par rapport à un évènement passé ? Ce n’est pas une question de faculté cognitive, votre cheval n’a simplement aucun intérêt à se venger. Qu’est ce que ça pourrait bien lui apporter? Si vous en prenez une lorsque vous allez le voir au pré, c’est qu’à chaque fois que vous venez ça se passe mal/qu’il a de mauvais souvenirs/que quelque chose ne tourne pas rond, et il se protège. Point.
On va jusqu’à limiter l’animal à un tas de faits scientifiques plus ou moins avérés, sans esprit ni personnalité réelle, par peur de l’amalgame.

 

“Les gens ne semblent savoir qu’une seule chose à propos du comportementalisme animal, c’est que l’on ne doit jamais attribuer des pensées et des émotions humaines à d’autres espèces. Je pense que c’est stupide. Car attribuer des pensées et émotions humaines aux autres espèces est notre meilleur et premier moyen de deviner ce qu’ils font et ce qu’ils ressentent.” C. Safina

 

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La captivité protège les animaux des prédateurs, leur offrant une vie calme, mais souvent loin de leur offrir de quoi assouvir leurs besoins primaires. On entend « il est en sécurité ici », ou bien « il n’a pas assez de mémoire pour se rappeler qu’il est enfermé », mais son mal être est évident pour qui prend le temps d’observer.

 

Le jeu de l’anthropomorphisme conditionné est justement de se positionner entre les deux extrêmes et d’accepter que, bien que différents de nous, animaux (ici chevaux) et humains montrent de grandes similitudes, principalement au niveau de la complexité émotionnelle.
En tenant compte des particularités comportementales et physiques de l’équidé, je me mets à sa place : « si j’étais un cheval, je me sentirait mal de ne pas pouvoir assouvir mes besoins de mouvement et sociaux » (anthropomorphisme conditionné) par exemple, au lieu de « si j’étais lui, je préférerais être au chaud et à l’intérieur de ma chambre » (anthropomorphisme pur). Cet exemple est bien entendu à ne pas prendre de manière absolue; certains chevaux adorent passer les nuits humides en box, d’autres détestent, tout comme certains humains adoreraient passer leur journée collés à leur ordi alors que pour d’autres, c’est l’horreur, etc… Le sujet n’est pas là (en fait, si, il est presque là: plus que s’adapter à l’espèce, on s’adapte à… l’individu! Mais je m’égare)

 

“Nous voyons chez eux l’entraide quand l’aide est nécessaire. Nous voyons la curiosité chez les plus jeunes. Nous voyons les liens familiaux. Nous reconnaissons l’affection. Les parades amoureuses. Et ensuite, nous nous demandons encore : sont-ils conscients ? C.S.

 

Il faut à mon sens rejeter la négation de la présence de sentiments complexes et semblables à ceux de l’humain chez l’animal. Lorsque je passe plusieurs heures à observer mes chevaux, je suis témoin de toute une palette d’émotions et de sentiments : joie, ennui, excitation, anxiété, curiosité … Mais aussi amitié profonde, empathie ou encore rivalité.

 

 

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Jeux entre copains !

 

Ce sont des personnes. Si nous oublions nos insécurités, nous nous mettrons à échanger véritablement et à ressentir … au lieu de nous contenter d’une banale relation basée sur des codes et des cessions de pressions, transformant notre compagnon en bête de cirque.

Tous les grands questionnements existentiels à la Cheval Pratique (Nous reconnaissent-ils? Décryptent-t-ils nos mimiques faciales? Se souviennent-t-ils de nous? Ont-ils des relations fortes entre eux?) apportent toujours des réponses scientifiques évidentes à ceux qui ont l’habitude d’observer leurs animaux. Autant enfoncer des portes ouvertes: évidemment, qu’il se souviennent, aiment, reconnaissent, savent interpréter les émotions. Il y a quelques années encore, on se demandait s’ils ressentaient la douleur ; il a fallut des expériences scientifiques pour le démontrer. Alors qu’il suffit de les observer pour que ce soit une évidence.

 

“Il n’est pas scientifique de dire qu’ils ont faim quand ils chassent, ou qu’ils sont fatigués lorsqu’ils tirent la langue, et ensuite de dire, lorsqu’ils jouent avec leurs petits, agissant joyeusement, que nous n’avons aucune idée s’ils peuvent être ou non en train de ressentir quoi que ce soit. Ce n’est pas scientifique.” C.S.

 

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Il est réducteur, par exemple, de dire que les échanges sociaux du cheval se limitent à une relation dominant/dominé.

 

Leur accorder une profondeur d’esprit au moins aussi développée et complémentaire à la nôtre devrait être une évidence, mais ne l’est malheureusement pas. C’est pourtant une condition sine qua non pour envisager une relation juste avec nos animaux, et un respect que nous leur devons. Tant qu’autant d’outrages seront faits car « c’est juste un cheval », nous aurons la preuve que nous n’avons pas encore l’empathie et la modestie nécessaires pour mériter pleinement de vivre à leur côtés. Nous avons tous encore du travail.

 

What do animals think and feel ?

Pour finir, je vous conseille vivement de regarder ce Ted Talk de Carl Safina.  “What do animals think and feel ?”. Je vous l’ai trouvé avec les sous-titres français ; il est à voir, c’est une perle.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Lucie dit :

    Et si tout simplement nous ne parlions plus d’anthropomorphisme et acceptions que certaines de ces caractéristiques ne sont pas propres qu’aux humains mais également à d’autres animaux ? Le mot anthropomorphisme conditionné n’a pas lieu d’être puisque là aucune caractéristique comportementale humaine n’est attribué aux chevaux étant donné qu’ils possèdent déjà ces caractéristiques. Je ne dis pas par là que l’anthropomorphisme n’existe pas et que les chevaux ou tout autres animaux possèdent toutes nos caractéristiques comportementales. Je dis simplement que votre anthropomorphisme conditionné n’en est pas un et que c’est « simplement » accepter et se rendre compte que le cheval possède ces différentes caractéristiques 🙂

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    1. colinegvd dit :

      Tout à fait, le mot anthropomorphisme est difficile à manier car plus on avance, plus on se rend compte de tout ce que nous avons en commun avec d’autres espèces. Je dirais qu’il faut garder cette notion et cette attention portée à l’anthropomorphisme dans la gestion au quotidien et les soins (parce qu’ils n’ont pas exactement les mêmes besoins physiques que nous), mais que nous devons petit à petit nous en débarrasser pour tout ce qui touche à l’émotionnel

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