Prenez le temps

Plus j’avance et plus je me rends compte à quel point l’équitation est un sport dans lequel  l’importance du temps est sous-estimée. Le cheval – et le cavalier – doivent donner la perfection, maintenant. On néglige la préparation physique et mentale des deux protagonistes, la véritable évolution. On en entend parler, bien sûr, mais généralement on ne fait que parler et c’est l’inverse que l’on voit sur les carrières. En comportementalisme, il y a des méthodes permettant de débourrer un poulain sauvage en moins d’une heure. Une heure ! Alors que dans le respect de l’animal, c’est un procédé qui devrait prendre des mois et avancer suivant la tolérance de l’animal.

J’ai bossé avec des éleveurs qui assuraient “attendre que le cheval soit prêt avant de travailler”. Ils me racontaient ça en sellant leur poulain de 2 ans. Ou en finissant une séance à l’obstacle avec un 3 ans. Pour la crédibilité, on repassera.

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Azur, débourré à 5 ans, en douceur et sans heurt, dans le respect.

Lorsqu’on échange avec un animal, on est obligatoirement soumis au rythme de la nature. Ce n’est pas un ordinateur qui s’adapte à tous les cas de figures : il a son passif, ses blocages mentaux, physiques, sa croissance, … à gérer. Et, en tant que cavalier, on se sent obligés de faire quelque chose pour changer cela. Avec un cheval peureux, on va user de telle ou telle méthode “étho” pour régler le problème ; pour un cheval qui a des aplombs un peu limite, on va user et abuser des fers correcteurs ; on enfermera seul le cheval ayant du mal à s’intégrer dans un troupeau.

Et le cheval dans tout ça ? Je suis d’avis qu’il peut régler une grosse partie de ses problèmes de lui-même si on supprime les facteurs déclenchant et qu’on lui laisse le temps de guérir.

 

“Tout système vivant laissé à lui même en l’absence de perturbations, revient spontanément à l’état d’équilibre.”

 

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L’Homme n’aime pas attendre et laisser faire. Nous sommes des êtres d’action. Nous voulons monter sur notre cheval, lui faire monter son dos, engager les postérieurs, le mettre droit, vite. Nous voulons le rassembler en force pour montrer que s’il est beau sous la selle, c’est grâce à nous. Nous voulons obtenir les airs de cirque, sans nous soucier de connaître leurs conséquences à long terme. Nous voulons travailler en liberté pour prouver la force de notre relation, fermant les yeux sur les naseaux froncés et les oreilles en arrière de notre équidé. Nous voulons sauter, plus haut, plus de barres, alors que notre monture n’est pas assez entraînée.

Tout cela avant de prendre le temps de s’arrêter et de se poser les questions qui dérangent. Pourquoi mon cheval part-il en courant quand j’arrive au pré ? Pourquoi essaie-t-il de me mordre en stick-to-me ? Pourquoi boite-t-il de manière récurrente ? Les réponses à ces questions pousseraient au changement. Et le changement, ça fait peur et ça fait mal. Il est plus facile de fermer les yeux et d’utiliser le cheval comme piédestal.

 

Léo, le cheval en burn-out

Quand Léo est arrivé à la maison, il était anxieux et plein de douleurs. Son rapport à l’humain était mélangé entre le ras-le-bol et le besoin de contact ; il vivait seul car agressif avec les autres, et il ne savait pas échanger correctement avec les autres chevaux. Sa ferrure était ancienne et ratée ; ses aplombs et ses pieds, de travers. C’est un cheval avec des schéma corporels assez étranges.

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Léo à son arrivée, en juillet 2015

 

J’aurais pu décider de le sauver de tout ça, porter ses douleurs et ses problèmes à sa place, multiplier les soins, le travailler à pied tous les jours pour qu’il se rende compte que le travail pouvait être agréable, le laisser vivre en paddock seul et continuer à voir l’humain comme seul référent. Mais j’ai décidé que c’était à lui de se gérer.

Bien entendu, j’ai pris le parti de remettre son corps au propre en premier lieu, en déferrant et en le suivant avec un parage régulier, en lui faisant profiter de quelques séances ostéo et en lui offrant un pré varié dans lequel il pouvait trouver les plantes qu’il lui fallait pour se réminéraliser et bouger à son aise.

A part ça, je n’ai rien fait. Je l’ai intégré au troupeau, malgré son caractère autiste et je l’ai laissé vivre sans le manipuler plus que nécessaire. Ça n’a pas été évident au début, le changement ne l’est jamais. Mais il s’est stabilisé. Et comme ça, il évolue, il se pose, il se rassure. Il est toujours étrange avec les autres chevaux, mais ses relations s’équilibrent ; sa relation à l’humain se normalise aussi. Il a repris des formes, de l’expression.

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Léo en mars 2016. Encore pas mal de tensions physiques et un long chemin à faire pour ses pieds, mais déjà une très nette amélioration.

En ce moment, je découvre un nouveau cheval, d’une intelligence assez exceptionnelle (et parfois un peu handicapante au quotidien !), volontaire et doté d’un sens de l’humour bien développé. Et je n’ai rien fait pour ça, si ce n’est lui laisser le temps dont il a besoin et m’effacer lorsque je n’ai pas ma place. Mais je pense que j’aurais manqué cette personnalité si je l’avais mis au travail dès son arrivée à la maison. Maintenant, je sens qu’il est prêt à envisager d’aller plus loin.

Lâcher-prise

Je pense qu’auprès des chevaux, la non-action est d’une importance capitale, et sous-estimée. Vos chevaux n’ont pas besoin que vous vous agitiez dans tous les sens pour résoudre tous leurs problèmes, ils ont simplement besoin que vous mettiez à leur disposition les outils dont ils ont besoin pour aller mieux. Souvent, en voulant en faire trop, on déséquilibre plus qu’on aide à guérir. Less is more.

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Les désordres profonds ne peuvent pas être réglés en deux jours. Le temps est le principal facteur de guérison. De la même manière qu’une plaie met du temps à se refermer, une blessure émotionnelle évolue et cicatrise en prenant des mois, voire des années. Respectez cela chez vous, respectez cela chez votre cheval. Attendez le, soyez présent sans être envahissant et écoutez ce qu’il vous dit. Partagez l’instant et le bonheur de ne rien faire, ensemble. Soyez calme, réfléchi et constant ; c’est la plus grande aide que vous pouvez offrir à votre cheval.

8 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. glenanbilbo dit :

    Merci pour ce très bel article. Tu as la plume pour exprimer à merveille ce que je soutiens et enseigne tous les jours.

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  2. popibarbier dit :

    Entièrement d’accord 🙂 d’ailleurs, on constate souvent que lors de soucis de santé, la relation avec les chevaux s’améliore considérablement, car on ne « fait » rien… 🙂

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    1. colinegvd dit :

      Plus d’attentes, ça améliore la relation à chaque fois ! Si seulement on arrivait à être toujours comme ça DANS le travail …

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  3. Catherine dit :

    Bonjour. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec votre article. Je pense qu’il faut avant agir ou ne pas agir mais en assumant ses choix et en prenant ses responsabilités. Les deux prises de position ont des conséquences l’action comme la passivité. N’oublions pas que la donne est déjà biaisé à la base. Nous faisons reproduire des individus qui à l’état naturel n’auraient peut être pas donné de produit. Nous les maintenons dans des conditions de captivité aussi grand le pre soit il.

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    1. colinegvd dit :

      Je ne dis pas qu’il faut choisir la passivité à tout prix. D’ailleurs, par choisir la passivité ici, j’entends plus éviter un amoncellement de produits ou matériels ou séances de comportementalisme AVANT d’avoir laissé le temps au cheval. Mais, et c’est une évidence, avant un cheval gravement blessé, dangereux, etc … on va bien sûr faire quelque chose.
      Mon article est juste là pour rappeler aux propriétaires que l’on veux toujours FAIRE quelque chose, mais pour les cas bénins, alors que la plupart du temps le cheval se régule parfaitement tout seul. Cela ne veut pas dire laisser le cheval au fond du pré sans soins, cela veut simplement dire apporter ce qu’il ne peut pas trouver dans son pré et savoir rester en retrait lorsqu’on a pas notre place.

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  4. feuliane dit :

    Notre rapport avec les chevaux découle de notre mode de vie. Nous devons toujours faire plus, mieux que le voisin et toujours prouvé que l’on peut évoluer encore et toujours. On passe notre temps à courir, entre le boulot/école, les contraintes de la vie de tous les jours, la famille et les ami(e)s. Du coup, quand nous sommes avec les chevaux, on a toujours un « temps » donné pour être avec eux. Pas question de rester 1h de plus pour un soucis « bidon »! On a des horaires à respecter, des millions de choses à faire « après ».
    Comme la vie ne nous laisse pas « souffler », on ne laisse pas non plus souffler notre monture. Si il y a un soucis, on agit pour que le problème soit régler et que l’on puisse vite continuer notre discipline préféré, de peur de régresser.

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  5. Osteonimaux dit :

    Super article =) Laisser le temps au temps !
    Avoir le temps simplement de les regarder. . .

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