L’espace personnel

La notion d’espace personnel est très présente dans le travail au sol et tout particulièrement dans les méthodes dites éthologiques. Quand on parle d’espace personnel, de “bulle”, on pense à l’espace de confort que l’individu veut garder entre lui même et un autre individu. En travail au sol, on considère que lorsque le cheval entre dans notre espace sans notre autorisation, il nous manque de respect et il doit en sortir immédiatement. Cette notion précise de non-respect de la “bulle de confort” est cependant contredite par plusieurs études, récentes et moins récentes.

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« Mon dieu, il essaie de me détrôner et de me retirer ma place en tant que cheval Alpha ! – Tu sens bizarre » Fed Up Fred

Sociabilité intra-espèce

Voici l’explication habituelle, basée sur une connaissance assez approximative du fonctionnement social du troupeau : le troupeau est groupé autour d’un cheval “alpha”, ou leader. Ce dernier est supposé initier le mouvement (les autres le suivent) et avoir priorité (les autres se poussent pour le laisser passer). L’humain doit donc prendre le rôle du leader. Pour y parvenir, il doit enseigner à son cheval à ne pas trop l’approcher et à se pousser devant lui. Oui … mais non, ça ne marche pas tout à fait comme ça.

Premièrement, les éthologues savent que le troupeau n’est pas constitué de cette façon. Au lieu d’être centré sur un seul individu, chacun a son rôle. Dans un troupeau équilibré, on peut trouver le guetteur, le pacificateur, le testeur, le goûteur … Chacun a son importance et elle est toujours mise à contribution ; dans la mesure où il sera toujours utile au bien commun, un cheval n’est pas écrasé par la supériorité d’un autre. Le chacun pour soi n’est pas viable pour un animal de proie.

Les scientifiques ont d’ailleurs remarqué que ce n’est pas toujours le même cheval qui initie le mouvement par exemple. Ils ont aussi constaté qu’un cheval ayant la priorité de passage (ce que l’on appelle la “dominance”) sur un autre ne signifie pas qu’il ait un rang hiérarchique plus élevé. En fait, ils fonctionnent plus par affinités que sur la hiérarchie. On peut d’ailleurs observer des chevaux protégés par d’autres, ou encore lier des affinités et partager leur nourriture: c’est une communauté, pas un régime totalitaire.

Admettons cependant que le cheval fonctionne sur une base dominant/dominé. Il y a cependant un détail de taille : nous ne sommes pas des chevaux. Et je pense qu’ils s’en rendent compte : nous sommes petits, nous déplaçons sur deux jambes, nous utilisons un regard frontal … Si les chevaux prenaient toutes les autres espèces pour des équidés, il y a longtemps que l’espèce serait éteinte, à force d’avoir voulu faire copain-copain avec des pumas. Ce qui me mène à mon deuxième point : les chevaux nous savent humains et n’agissent donc pas avec nous comme avec d’autres chevaux.

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Pam (à gauche) et Poum (à droite), deux entiers Tarpan, ont une relation très forte. Poum protège Pam en toutes circonstances … Et quand Poum est en difficulté, Pam vient en aide à son « grand frère ». Heureusement qu’il y a plus qu’une relation dominant/dominé chez les chevaux !

Sociabilité inter-espèce

Cet excellent article d’Epona TV, Spaced out explique (en anglais) très bien une chose. L’espace personnel entre humains est une notion culturelle :

“les gens vivant dans des zones très peuplées – comme l’Inde – auront tendance à avoir un espace personnel plus restreint que les gens vivant dans des pays moins densément peuplés. Quelqu’un provenant des steppes mongoles aura du mal à avoir une conversation détendue avec un ressortissant de New Delhi, parce qu’ils auraient des idées différentes sur la distance à mettre entre eux afin d’éviter que la situation ne leur devienne désagréable.” – Epona TV.

C’est déjà un paramètre à prendre en compte : si même les humains n’arrivent pas toujours à définir entre eux la taille de leur espace personnel, comment diable un cheval pourrait-il le savoir ?

Last but not least, les scientifiques se sont vite rendu compte que l’espace personnel instinctif inter-espèces … n’existe pas ! Deux chevaux entre eux reconnaîtrons l’existence leurs espaces personnels, deux humains entre eux aussi … Mais mélangez les tout, et la “bulle de confort” disparaît.

C’est une chose dont nous faisons l’expérience tous les jours, mais à laquelle nous n’accordons pas vraiment d’attention. Par exemple, vous ne vous soucieriez pas d’enlacer un chat que vous ne connaissez pas. Par contre, il ne vous viendrait pas à l’idée de le faire avec un humain inconnu. Entre deux humains, l’inconfort d’avoir un inconnu dans son espace personnel est dû à une violation de l’intimité. En revanche, entre un humain et un autre animal, cet inconfort n’existe que dans la mesure où l’humain a peur d’être blessé par ce dernier, pas parce l’intimité est mise en cause.

Toute la différence se trouve là : c’est la peur (normale) de se faire mordre ou bousculer qui vous pousse à agrandir la distance entre vous en l’animal ; ce n’est pas le même instinct que celui qui vous pousse à vous écarter un peu du voisin dans le métro. C’est facile à tester : imaginez laisser entrer un lapin dans votre espace personnel, puis un serpent à sonnette, puis un écureuil, puis un éléphant … Les petits animaux inoffensifs ne sont pas problématiques.

Ce n’est donc pas du ressort de l’animal de deviner votre espace, car il n’existe pas pour lui. Votre cheval ne voit pas plus votre bulle de confort que vous ne voyez celle du caniche de la concierge. Faut-il pour autant vous laisser bousculer tout le temps ? Non, évidemment. Mais il faut retenir deux choses :

  • Votre cheval ne vous manque pas de respect en se rapprochant de vous. Il ne sait pas, c’est tout.
  • Votre confort résultera d’un apprentissage. C’est à vous d’enseigner les codes à votre équidé pour qu’il s’écarte de vous si vous voulez de l’espace.

Expliquer plutôt que punir

Il faut donc codifier le reculé par exemple, ou tout autre moyen de demander à votre cheval de vous laisser de l’espace, en gardant en tête que c’est un apprentissage et non la mise en pratique de votre dominance par rapport à lui.

Le reculé et les mobilisations par suggestion et par pression sont les meilleurs outils à notre disposition pour éviter de se faire marcher sur les pieds. Certaines des méthodes éthologiques ont peut être fait une confusion dans le rapport entre le cheval et l’humain, mais les exercices basiques qu’elles proposent sont toujours intéressants. Il suffit d’oublier tout le packaging « soyez le supérieur hiérarchique de votre cheval ! » qui va avec, et les utiliser intelligemment et sans brutalité.

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Nous mêmes envahissons souvent nos chevaux sans leur consentement, pensez-y. Ici, Pam, étalon Tarpan, découvre le toucher de l’humain.

 

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